Francis Dupuis-Déri : « Il est sidérant d’entendre dire que les hommes ne peuvent plus draguer »

Des militantes féministes ont manifesté dans plusieurs villes de France (Paris, Rennes, Bordeaux…) contre la projection du film J’accuse de Roman Polanski. Est-ce que cette affaire Polanski, et la façon dont elle est commentée par certains, résonne avec les analyses de votre livre La crise de la masculinité, autopsie d’un mythe tenace ?

Francis Dupuis-Déri – Pas directement car cette affaire est vraiment spécifique. Mais il est certain que l’on a entendu à l’occasion de cette crise en France des relents de sous-discours qui relèvent en fait de la crise de la masculinité. Il s’agit de réactions qui ont tenté de délégitimer tout le mouvement Me Too. La conséquence de Me Too serait que les hommes sont victimes. Il est quand même assez paradoxal d’entendre ça, si on s’exprime poliment, face à ces milliers de voix de femmes parfois anonymes qui s’expriment pour dire : « Et bien voilà en fait j’ai été victime quand j’étais enfant, adolescente ou adulte d’hommes qui m’ont agressée ». Dans le cinéma américain et donc aussi désormais dans le cinéma français, pas du tout sous le couvert de l’anonymat cette fois, il y a ces femmes qui disent désormais : « J’ai été agressée ».

Une des réactions des hommes dénoncés mais aussi de leurs alliés – car c’est bien cela aussi qui est impressionnant, le nombre d’alliés qu’ils ont – c’est de manquer totalement d’empathie envers les femmes agressées. C’est un manque d’empathie et d’humanité sidérant que de prendre le parti de l’homme et aussi de prétendre que les hommes sont victimes. Sidérant d’entendre que le désir des hommes est condamné, criminalisé, que les hommes ne peuvent plus rien dire, ne peuvent plus draguer, sont persécutés sans pouvoir se défendre. Et cela, oui, c’est une des multiples déclinaisons du discours de la crise de la masculinité, les hommes souffriraient à cause des femmes et des féministes. Et il serait difficile d’être un homme.

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Masculinisme : l’antiféminisme en embuscade

Il n’y a pas qu’en France que les associations masculinistes font les yeux doux aux décideurs. Prenons le Québec, par exemple. « Depuis 2010, on assiste à une phase d’institutionnalisation de ces mouvements. Le lobbying est devenu une pratique plus importante, notamment chez les groupes de pères », observe Mélissa Blais, chercheuse québécoise spécialiste du masculinisme et coautrice d’Antiféminismes et masculinismes d’hier et d’aujourd’hui. Depuis 2014, l’association Pères séparés est ainsi devenue un partenaire officiel du ministère de la Santé. « De plus en plus, les pouvoirs publics exigent des organisations de femmes qui interviennent auprès des victimes de violences conjugales qu’elles se rapprochent des groupes oeuvrant auprès des hommes violents si elles veulent obtenir des financements », ajoute Mélissa Blais. Ce qui, sur le papier, semble a priori une bonne chose. Le problème, c’est que parmi ces organisations consacrées aux hommes violents, certaines remettent en question (plus ou moins ouvertement) la dimension genrée des violences conjugales, qui toucheraient également hommes et femmes. Comme le réseau À coeur d’homme, qui s’érige contre « la vision stéréotypée de la femme victime et soumise face à l’homme violent et contrôlant » et a lui aussi l’oreille (et le soutien financier) du ministère québécois de la Santé […]

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Masculinisme VS Féminisme : vers une réconciliation ?

[…] [La crise de la masculinité] renvoie à un phénomène qui n’est pas d’apparition strictement récente, mais qui prend aujourd’hui du relief, sous des formes multiples et variées. Francis Dupuis-Déri le désigne comme « un contre-mouvement qui cherche à freiner, arrêter ou faire reculer le processus d’émancipation des femmes, au nom des “droits” et surtout des intérêts des hommes par rapport aux femmes ». Le discours masculiniste serait, nous dit-il, « fondamentalement misogyne, puisque ce qui est féminin est présenté comme un problème, une menace, un élément toxique qui plonge le masculin en crise, qui le détruit, qui le mue en son contraire : le féminin».

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Cruising Bar : une vision particulière de la masculinité

[Marie-Louise Arsenault] [Le film Cruising Bar] est un regard assez implacable sur ce que l’on appelle le phénomène de la crise de la masculinité, Francis?

[Francis Dupuis-Déri] […] Avant tout c’est une comédie, après, ça représente des hommes. Comme vous l’avez mentionné tout à l’heure, c’est à une époque où il y avait l’affaire Chantal Daigle sur l’avortement, il y avait Guy Corneau, Père manquant, fils manqué, on commençait à entendre ces discours masculinistes, il y a eu Polytechnique […] et là, évidemment, on pourrait entendre les gens qui critiquent qu’il y ait toujours des images d’hommes loser. En même temps, le paradoxe, c’est le succès de cinéma! L’homme loser, apparemment, il vend.

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#MeToo en France: retour sur les essais et récits marquants de l’année

  • La Crise de la masculinité. Autopsie d’un mythe tenace, de Francis Dupuis-Déri

L’homme serait en crise : dévalorisé, émasculé, dominé, moqué, oublié… Et quand il n’est pas remplacé par une femme, on lui imposerait des « valeurs féminines » : la tempérance, la bienveillance, la douceur, de quoi conduire tout droit à une « maternisation du monde ». De Big Brother à Big Mama, en somme.

« En tant qu’hommes, cela dit, comment ne pas rester éberlués, pour ne pas dire insultés, par des propagandistes de la suprématie mâle qui fondent leur discours sur des clichés qui relèvent des contes pour enfants ? » Le professeur de sciences politiques québécois Francis Dupuis-Déri, dans son ouvrage très érudit, La Crise de la masculinité. Autopsie d’un mythe tenace, rappelle l’évidence. Le monde reste un immense boys’ club où les hommes conservent encore très largement la main sur le pouvoir et l’argent.

Mais il n’y a pas qu’un Éric Zemmour et son livre Le Premier Sexe pour faire de cette théorie d’une crise de la masculinité un succès de librairie. D’autres, bien plus savants, n’ont pas cessé de répandre cette idée à travers le monde, par le biais de colloques, d’articles, de conférences ou d’émissions de télévision, soutenus par les politiques et les institutions religieuses. Une crise, moque l’auteur, « interminable », qui aurait traversé la Rome antique, l’Union soviétique, en passant par le royaume d’Angleterre du XVe siècle, les États-Unis ou la France aux XIXe et XXsiècles. Les « matriarcats » breton, basque ou québécois ont également fait des ravages… De tout temps, la toute-puissance des femmes, « entre les quatre murs de leurs cuisines », a affaibli les hommes, ironise l’auteur, guide émérite de cette épopée historique hallucinée.

La crise de la masculinité qui vient serait ainsi « une vérité alternative », une « fake news » avant l’heure. Même sans fondement théorique solide, elle imprime les discours publics, conduisant à une forme de « suprémacisme mâle », comme il existerait un « suprémacisme blanc », le masculinisme s’accommodant par ailleurs assez bien de racisme ou d’homophobie.

Il s’agit, à chaque époque, de batailler contre « la pente fatale ». Car « nul besoin que l’égalité soit atteinte, une simple progression vers elle suffit à provoquer une crise de la masculinité ». Le XXe siècle est de ce point de vue exemplaire : à la suite des mouvements de libération des années 1960 et de la montée en puissance du féminisme (auquel adhèrent d’ailleurs des hommes, désireux de se défaire de leur identité genrée), le backlash est immédiat. Groupes de thérapie « entre hommes » ou militants fleurissent autour de la figure du père notamment, avec des actions coup-de-poing visant la justice, coupable d’être systématiquement en défaveur des hommes, au sujet de la garde des enfants.

Le discours masculiniste se renouvelle, s’ancre autour de la séduction, notamment en France, vigoureux contre ces nouvelles féministes qui auraient tué le désir, dans une approche puritaine à l’américaine. Il s’agit aussi désormais de « sauver les garçons »d’une école qui les déconsidère et les met en échec, du suicide plus fort chez les hommes que chez les femmes, ou même de la violence conjugale, piétinant là encore la force des statistiques sur le nombre d’hommes ou de femmes battues.

La solution proposée face à ces maux contemporains est toujours la même, selon Francis Dupuis-Déri : « (Ré)affirmer une identité masculine associée à quelques clichés sexistes, à savoir le caractère actif, compétitif, agressif et même violent des hommes », qui permet par ailleurs de consolider un système hétérosexuel et patriarcal, en défense des privilèges des forts contre les faibles.

Les hommes ne sont pas en crise, « mais ils font des crises, réellement, au point de tuer des femmes », martèle le chercheur en conclusion de son ouvrage. Peut-être est-il temps de passer à autre chose ? Et si les identités masculine et féminine sont avant tout « politiques », pourquoi ne pas tenter de créer ou recréer une identité débarrassée du genre, « plus ou moins libertaire, égalitaire et solidaire » ? Un programme bien plus excitant que de se laisser atteindre, comme le suggère Francis Dupuis-Déri, par « une propagande qui laisse entendre que mon potentiel humain physique, psychologique et moral est déterminé par mes ancêtres qui chassaient le mammouth ou par un organe qui pend entre mes jambes ». Banco !

Francis Dupuis-Déri, La Crise de la masculinité. Autopsie d’un mythe tenace, Les éditions du Remue-ménage, 2018, 320 pages, 22 €.

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La crise de la masculinité, ou pas: une analyse de Francis Dupuis-Déri

Les Éditions du remue-ménage sont, d’après moi, la référence pour les enjeux entourant la condition féminine au Québec. Assez récemment, dans la collection «Observatoire de l’antiféminisme» est paru un ouvrage au titre qui m’a interpellée, soit La crise de la masculinité: Autopsie d’un mythe tenace. Ce livre de type essai, signé Francis Dupuis-Déri, s’intéresse à un sujet très présent dans les discours antiféministes contemporains. Toutefois, plus on avance dans la lecture, plus on se rend compte qu’il s’agit finalement de la récupération d’un discours très ancien, et que ce discours comporte plusieurs failles… […]

Attendez-vous aussi à retrouver des extraits inédits et tellement parlants que vous aurez envie de les noter et de les utiliser auprès du prochain antiféministe que vous croiserez sur votre route.

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